Les réfrigérateurs communautaires en temps de pandémie : partage des aliments et sécurité sanitaire

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Wednesday, January 20, 2021
Olivia Van Osch

L’insécurité alimentaire était un problème mondial grandissant bien avant la pandémie actuelle. Différentes initiatives locales ont été lancées pour combattre l’insécurité et le gaspillage alimentaires, les plus populaires étant le partage ou la mise en commun des aliments. Le concept de « communs alimentaires », populaire en Europe, repose sur l’idée que les biens communs s’inscrivent dans des réseaux d’infrastructures physiques, financières et organisationnelles qui permettent à tous les membres d’une collectivité de gérer les ressources et d’en profiter conjointement. Les communs alimentaires mettent de l’avant l’intendance et le partage des aliments en établissant des lieux publics où il est possible pour ceux qui en ont besoin d’accéder à de la nourriture. D’autres concepts s’y apparentent, comme les réfrigérateurs communautaires, dans lesquels les restaurateurs déposent les aliments qu’ils n’ont pas utilisés et qui sinon seraient jetés. Les réfrigérateurs sont accessibles à quiconque en a besoin.

Considérations de santé publique relatives aux programmes de partage des aliments

Depuis qu’ils ont vu le jour en Europe, les réfrigérateurs communautaires gagnent en popularité et se trouvent maintenant dans des pays comme l’Inde et la Nouvelle-Zélande, et même ici, au Canada. Si le concept du partage des aliments est plutôt simple et contribue à réduire les inégalités à l’échelle locale, il demeure judicieux de peser le pour et le contre avant de démarrer un tel programme. En effet, il est important de réaliser que l’accès accru à ces programmes représente un danger pour la santé publique en raison du grand nombre de contributeurs et de bénéficiaires anonymes, et de l’absence de traçabilité des aliments. À défaut de gérer les risques de façon appropriée, le programme ne pourrait que reposer sur un système fondé sur la confiance aveugle que les aliments offerts gratuitement n’ont été ni adultérés ni contaminés.

On relève deux grandes inquiétudes concernant les programmes de partage des aliments : la traçabilité et l’intégrité des aliments. Les principes qui sous-tendent la salubrité alimentaire sont complexes, et les décisions relatives à la sécurité, aux risques et aux dangers sont prises par des experts en sécurité sanitaire des aliments et des professionnels formés. Or, les participants aux programmes de partage des aliments sont tous issus de la collectivité où ceux-ci sont offerts; tout le monde y a accès, donc tout le monde peut être exposé aux dangers liés à la possible insalubrité des aliments. Difficile donc de savoir si le jeu en vaut la chandelle, et si l’instauration du programme est justifiée, compte tenu du risque de contamination et de l’absence de traçabilité. Lorsqu’ils sont bien exécutés, les programmes de partage des aliments viennent en aide à des populations dans le besoin tout en respectant les normes de santé publique.

Traçabilité

La traçabilité alimentaire est un concept essentiel, puisqu’il permet aux services de santé publique de réduire la fraude alimentaire et d’intervenir en cas de maladie d’origine alimentaire. Il semble d’ailleurs y avoir consensus chez les initiateurs de programmes de partage des aliments locaux un peu partout en Europe sur la nécessité de régir tous les aspects du processus – sécurité sanitaire, partage des aliments, gestion des risques et de la responsabilité. Prenons l’exemple d’un programme de partage des aliments de Berlin, dans le cadre duquel les autorités de santé publique locales imposent des règles pour la gestion des réfrigérateurs communautaires et voient à leur application. On compte parmi ces mesures d’application l’inspection des établissements alimentaires qui contribuent au programme : l’objectif est de vérifier s’ils respectent les règlements applicables et consignent le parcours des aliments pour indiquer s’ils ont été vendus, donnés ou jetés, afin de pouvoir assurer leur traçabilité. Ces règles, dont l’application relève des autorités de santé publique, sont essentielles au succès des programmes de partage des aliments.

Par ailleurs, il est nécessaire, avant de lancer un programme de ce type, de procéder à une évaluation des risques afin de mettre en place des directives strictes qui protégeront la santé de la population. Vu la popularité grandissante des programmes de partage des aliments, les services de santé publique peuvent se trouver pris au dépourvu lorsqu’une nouvelle initiative voit le jour. En effet, les responsables de projets pilotes ou de réfrigérateurs communautaires en démarrage pourraient ne pas avoir le réflexe de contacter leur service de santé publique local pour procéder à une évaluation des risques ou obtenir des conseils relatifs aux pratiques en santé publique avant d’entamer leurs activités. D’ailleurs, les services de santé publique pourraient, entre autres, demander l’utilisation d’un formulaire d’information sur les dons afin d’améliorer la traçabilité des dons.

Intégrité alimentaire

Bien que chaque programme soit géré de façon indépendante, il existe des lignes directrices universelles sur ce qui peut faire ou non l’objet d’un don. La plupart des programmes de partage des aliments encouragent les dons de produits frais, de boissons, d’aliments prêts à consommer préemballés sans produits laitiers, d’œufs et de viande, ainsi que d’aliments non périssables. Les aliments refusés comprennent la viande crue, les produits dont l’emballage est endommagé et les aliments périssables, périmés ou partiellement consommés. À Toronto, en Ontario, les utilisateurs d’un réfrigérateur communautaire doivent dresser la liste des dons et utiliser des étiquettes de sécurité intraficables pour prévenir l’adultération ou la contamination des dons.

Les lignes directrices relatives aux dons doivent énoncer explicitement les attentes quant aux aliments offerts en vue d’éviter la contamination d’autres aliments et de réduire l’incidence de maladies d’origine alimentaire. Certains programmes de partage des aliments encouragent les dons de repas entièrement cuits, mais les plats doivent être préparés dans un établissement détenant un permis et un certificat de sécurité sanitaire des aliments. Les dons de repas faits maison ou partiellement consommés devraient être interdits et refusés.

Partage des aliments en temps de pandémie

En raison de la pandémie de COVID-19, de plus en plus de gens sont en situation d’insécurité alimentaire parce qu’ils ont perdu leur emploi ou se trouvent dans une situation financière précaire. La demande pour des réfrigérateurs communautaires est en hausse, tout comme l’utilisation de ces services; par exemple, on notait en septembre 2020 une centaine de visites par jour pour un réfrigérateur communautaire de Calgary. Bien que l’accès à des programmes de partage des aliments durant cette période difficile soit d’une importance capitale, il ne faut pas négliger les questions de sécurité durant la pandémie. Aucune donnée probante n’atteste que la COVID19 se transmettrait par les aliments, mais les rassemblements autour d’un réfrigérateur ou d’un espace de mise en commun des aliments posent un risque de transmission. Il pourrait aussi exister un faible risque de transmission par matière contaminée si une personne touche à ses yeux, à son nez ou à sa bouche après avoir touché un emballage alimentaire contaminé par une personne infectée. Il serait donc pertinent d’installer une affiche sur les réfrigérateurs communautaires pour prévenir les utilisateurs de ces risques d’exposition potentiels et leur rappeler les directives, comme le lavage des mains, le port du couvre-visage et la distanciation physique. Par ailleurs, les organismes qui administrent ce type de programmes de partage des aliments sont invités à fournir sur place du désinfectant pour les mains, à donner accès à un évier pour le lavage des mains et à désinfecter les poignées ou les surfaces fréquemment touchées pour réduire les risques de transmission de la COVID-19 par matière contaminée. Le Center for Disease Control de la Colombie-Britannique propose des lignes directrices sur les dons durant la pandémie de COVID-19 qui tiennent compte des plus récentes recommandations.

Mesures d’atténuation à envisager par les professionnels en santé publique

L’existence des réfrigérateurs communautaires s’accompagne du risque potentiel de conserver et de distribuer des aliments déjà contaminés ou adultérés, ce qui pourrait accroître la transmission communautaire de la COVID-19. Les autorités de santé publique ont tout intérêt à intervenir de façon proactive plutôt que réactive auprès des programmes de partage des aliments locaux, et de mettre en place un processus d’évaluation des risques avant même le lancement du programme. L’une des stratégies pour atténuer les risques associés à ce type de programmes est de les classer dans la catégorie des établissements alimentaires : ainsi, ils seraient tenus de se soumettre à des inspections par les autorités de santé publique locales. Il serait donc aussi obligatoire de publier un avis d’intention avant de lancer un programme de partage des aliments, ce qui donnerait aux professionnels en santé publique le temps de planifier et de se préparer. En outre, les programmes de partage des aliments doivent adhérer aux mesures de santé publique mises en place pour réduire la propagation de la COVID-19 : rester à la maison si on est malade, porter un couvre-visage et respecter la distanciation physique, s’il y a lieu.

Résumé

Vu la popularité grandissante des programmes de partage des aliments, les professionnels en santé publique doivent être prêts à atténuer les risques potentiels liés à la sécurité sanitaire des aliments. Voici certains points à considérer avant d’évaluer un programme de ce type :

  • Les services de santé publique doivent travailler de concert avec les organisateurs et fournisseurs des programmes pour veiller à ce qu’un plan de sécurité soit mis en place le plus tôt possible dans le processus.
  • Ils doivent voir à ce que le programme respecte les plus récentes mesures de santé publique relatives à la COVID-19.
  • Ils doivent veiller à ce que des lignes directrices claires soient fournies concernant les dons de nourriture acceptables.
  • Les aliments doivent venir d’un établissement soumis à des inspections. Les plats maison devraient être interdits.

Les services de santé publique peuvent travailler en collaboration avec les exploitants et fournisseurs pour mettre en place un plan de sécurité visant à assurer et à promouvoir la sécurité du public. Les programmes de partage des aliments peuvent être bénéfiques pour les collectivités en éliminant les obstacles qui empêchent les populations défavorisées d’accéder à des aliments sains et en contribuant à réduire les déchets alimentaires à l’échelle locale.

 

 

À propos de l’auteure

Olivia Van Osch en est à sa dernière année d’études au baccalauréat en santé publique environnementale du Collège Conestoga. Dans le cadre de son travail d’enquêtrice à l’Agence de la santé publique du Canada, elle mène des entrevues lors de flambées de maladies entériques.

Remerciements

Olivia Van Osch aimerait remercier sa professeure, Wendy Pons, Ph. D., pour son soutien indéfectible tout au long de ses études universitaires et son aide avec la publication du présent blogue.

(Ce document a été modifié le 22 janvier 2021)