Gazon synthétique et santé publique : des effets complexes à évaluer

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Sunday, January 12, 2020
Angela Eykelbosh

Le gazon synthétique : qu’y a-t-il de si inquiétant?

Depuis que l’entraîneuse de soccer Amy Griffin, en 2015, a sonné l’alarme quant aux taux de cancer supposément plus élevés chez les jeunes joueurs de soccer, des parents se disent inquiets face aux substances toxiques auxquelles leurs enfants pourraient être exposés. Bien qu’une étude ait déterminé que les craintes de l’entraîneuse sont non fondées, on comprend bien que l’idée d’une pelouse en granulé de caoutchouc puisse soulever de l’inquiétude. Le granulé qu’on utilise le plus souvent pour fabriquer le gazon synthétique est un matériau recyclé (fait de résidus), et il ne reste pas sur le terrain. Il s’incruste dans les vêtements et l’équipement; on en trouve souvent dans les véhicules et les maisons, et même sur le corps des joueurs lorsqu’ils prennent leur bain ou leur douche après un match. Le fait qu’il s’agit d’un matériau non naturel qui suit les joueurs chez eux amplifie grandement les risques perçus, surtout quand on parle d’enfants.

Que dit la recherche à propos de la toxicité du gazon synthétique?

Beaucoup de chercheurs se sont penchés sur les potentiels effets toxiques de l’exposition au gazon synthétique à l’aide d’un processus qu’on appelle « évaluation des risques pour la santé humaine » (ERSH). Il s’agit d’une procédure systématique s’appuyant sur les caractéristiques physiques et chimiques du matériau ainsi que sur des études toxicologiques réalisées sur des animaux pour déterminer, d’un point de vue quantitatif, l’ampleur de l’exposition susceptible d’avoir des conséquences néfastes pour la santé humaine, le cas échéant. Le site Web du CCNSE présente un survol de la méthodologie de l’ERSH et de ses résultats relativement au gazon synthétique. À ce jour, aucune ERSH ayant fait l’objet d’une évaluation par les pairs n’a dégagé de risque inacceptable sur la santé des joueurs – enfants ou adultes – des spectateurs ou des travailleurs qui s’occupent de l’entretien des terrains.

Deux études à petite échelle se sont intéressées à l’incidence des cancers pédiatriques associée à l’exposition au gazon synthétique (une enquête menée dans l’État de Washington et une étude écologique réalisée en Californie), et les chercheurs n’ont pu établir aucun lien. Bien qu’elles ne puissent écarter complètement la possibilité que l’exposition au gazon synthétique soit associée à certains cancers pédiatriques, elles expliquent pourquoi, en principe, il s’agit d’un cas de figure hautement improbable et certainement négligeable comparativement à d’autres types d’expositions dont les effets sur la santé des enfants sont avérés. Par exemple, l’exposition d’un enfant aux rayons UV est fortement associée à des lésions cutanées à long terme et au cancer de la peau; une exposition critique peut l’affecter toute sa vie durant – et ça arrive. Le granulé de caoutchouc est donc loin d’être le plus grand danger qui nous guette sur le terrain de soccer.

Donc le gazon synthétique est inoffensif?

Bien qu’il soit peu probable que le gazon synthétique ait des effets toxiques, il y a du bon et du moins bon à jouer sur une pelouse artificielle. Beaucoup d’études ont examiné les effets de ce type de terrain sur les traumatismes crâniens et les blessures musculosquelettiques ainsi que sur le risque de stress thermique, de brûlures par friction et d’infection. Toutefois, les effets observés sur les joueurs semblent varier en fonction du sexe, de l’âge et de l’intensité du jeu, ce qui complique l’établissement d’un bilan clair. La recherche se poursuit.

Autre aspect important, mais méconnu : l’effet du gazon synthétique sur la pratique d’activités physiques – donc sur la santé – dans la société. En effet, les enfants et les adultes actifs (qui jouent au soccer, par exemple) risquent moins de devenir obèses et de développer certaines maladies (notamment, le cancer). Or si le gazon synthétique permet d’aménager plus de terrains dont plus de gens pourront profiter, ou encore d’aménager des terrains quatre saisons, le gazon synthétique, en favorisant l’exercice physique, pourrait en fait s’avérer très positif pour la santé de la population.

Ainsi, le fait de déterminer si le gazon synthétique est « bon » dans un milieu donné est une question complexe, et l’analyse doit tenir compte des effets positifs et négatifs.

Quelles sont les autres options?

Il existe, sur le marché, de plus en plus de types de gazon synthétique fabriqué à partir de matériaux autres que les granules de caoutchouc, soit des matériaux naturels (comme le liège ou la fibre de noix de coco) ainsi que d’autres options synthétiques. Il convient toutefois de souligner que ces options, naturelles ou non, doivent être évaluées en fonction de la performance, des effets sur la santé et des avantages, entre autres. Le fait de choisir un matériau nouveau et relativement méconnu ne représente peut-être pas la manière la plus rapide ou la plus efficace d’aménager une aire de jeu sûre, saine et équitable.

Et au-delà de l’exploration des autres types de gazon synthétique, certaines communautés ont exprimé le désir de revenir aux terrains naturels, tout simplement. Mais il faut tenir compte de deux éléments : premièrement, il faut se demander si le fait de revenir à l’herbe naturelle risque de restreindre l’accessibilité du sport, ce qui pourrait entraîner une baisse de l’activité physique et de la santé générale, comme mentionné précédemment. Deuxièmement, il faut savoir que le gazon « naturel » n’est pas nécessairement plus sain que le gazon synthétique. Après tout, une pelouse urbaine absorbe les mêmes polluants (automobiles ou industriels) qu’un terrain de gazon synthétique. Par le passé, des chercheurs ont prouvé que le degré de présence d’agents toxiques et les risques potentiels sur la santé des personnes étaient semblables ou pires pour les pelouses naturelles, comparativement au gazon synthétique. Ainsi, le gazon naturel représente également une source d’exposition à des produits chimiques toxiques (sans parler des excréments d’animaux). On recommande aux gens qui fréquentent ces terrains de se laver les mains après avoir joué et avant de manger; une bonne hygiène des mains peut prévenir bien des maux.

Y a-t-il d’autres éléments à considérer?

Outre la santé, le choix entre une pelouse naturelle et un terrain en gazon synthétique (peu importe le type) relève d’une panoplie de facteurs propres à la communauté concernée. Impossible de faire le tour de la question dans ce court billet, mais voici certains éléments dont on pourrait tenir compte :

  • Promotion de l’équité et de la justice sociale par l’aménagement d’une aire de jeu de grande qualité accessible à tous les enfants du milieu;
  • Considérations liées à l’exploitation, comme le coût de l’entretien, l’accès à l’eau et le climat;
  • Dangers pour l’environnement, comme l’émission de microplastiques lixiviables;
  • Résilience climatique potentiellement affaiblie par les îlots de chaleurs urbains liés au gazon synthétique;
  • Effets sur le climat, compte tenu des émissions de carbone associées à l’installation, à l’utilisation et au remplacement des matériaux du terrain.

Résumé

Les données scientifiques n’indiquent pas que l’exposition au granulé de caoutchouc dont est fait le gazon synthétique est toxique pour les humains. Ce matériau contient bel et bien des substances toxiques, mais elles ne pénètrent pas dans l’organisme de manière à entraîner des empoisonnements ou autres effets toxiques, ni chez les joueurs ni chez les spectateurs.

Toutefois, comme c’est très souvent le cas en santé publique, on ne peut se contenter de s’appuyer sur la toxicité pour régler la question. Le gazon synthétique n’est peut-être pas dangereux sur ce plan, mais ses effets cumulés sur la santé humaine – blessures, stress thermique, éraflures, infections – restent incertains et peuvent, en fait, dépendre de l’âge, du sexe et du niveau de performance des joueurs. Par ailleurs, le gazon synthétique peut avoir d’autres effets positifs et négatifs à l’échelle locale, de sorte qu’il est difficile de déterminer précisément quel type de terrain aura les meilleurs effets sur la santé d’un milieu social donné.

Alors, comment trouver la solution optimale? Il faut établir un dialogue et, surtout, évaluer de façon réaliste et transparente les avantages et les inconvénients de chaque option. Cela dit, il faut aussi garder en tête que l’important, c’est le bonheur des enfants et la promotion d’un mode de vie actif qui leur permettra de vivre longtemps et en bonne santé.

Découvrez d’autres ressources sur le gazon synthétique et le caoutchouc en miettes sur la page thématique du CCNSE, et restez à laffût : un article sur les contributions et les limites de la toxicologie dans les prises de décisions relatives au gazon synthétique sera bientôt publié dans la revue Dossier santé environnementale.