L’élevage de visons et le SRAS-CoV-2 : vigilance de mise dans l’interaction avec les animaux

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Monday, January 18, 2021
Michael Lee

Le SRAS-CoV-2 et l’élevage de visons

Le SRAS-CoV-2, virus responsable de la COVID-19, a été transmis d’un réservoir animal (possiblement des chauves-souris) à la population humaine au début de 2019, et s’est rapidement propagé à l’échelle planétaire. Depuis, le virus a infecté près de 100 millions de personnes et a été communiqué de l’humain à d’autres espèces, notamment dans l’interaction entre l’humain et le vison où la transmission est bidirectionnelle.

Les visons sont élevés partout dans le monde pour leur fourrure, utilisée dans la fabrication de vêtements, et leur huile, utilisée dans des produits médicinaux et cosmétiques et dans la conservation du cuir. Les carcasses servent d’appâts de pêche et de fertilisant. En 2018, le Canada comptait 98 fermes de vison dans huit provinces avec une production de fourrures estimée à 44 millions de dollars canadiens. À titre comparatif, le Danemark, l’un des plus grands producteurs au monde, compte 1 500 fermes, qui produisent pour 1,1 milliard d’euros de fourrures.

Pourquoi le vison d’élevage et le SRAS-CoV-2 se partagent-ils la une?

En avril 2020, le SRAS-CoV-2 a été dépisté pour la première fois chez un vison d’élevage aux Pays-Bas et, depuis, a été dépisté dans des fermes d’élevage d’un nombre croissant de pays, dont le Canada. Sur ces fermes, une transmission du virus de l’humain au vison a été constatée, et le virus s’est rapidement propagé dans la population de visons et, dans quelques cas, s’est transmis des visons aux humains.

La transmission du virus au vison pose trois risques interreliés pour la santé publique. Premièrement, le vison d’élevage présente diverses contraintes évolutives distinctes de celles de l’humain, comme des mécanismes de défense immunitaire différents et de très grandes populations densément logées. Ces contraintes évolutives différentes sont d’intérêt pour la santé publique, car elles peuvent entraîner la sélection de nouvelles mutations génétiques du virus. Les mutations chez le vison sont importantes, car elles peuvent modifier les caractéristiques du SRAS-CoV-2, ce qui pourrait influer sur la transmissibilité chez l’humain, sur les effets de la maladie et sur l’efficacité des vaccins, traitements et analyses diagnostiques.

Deuxièmement, le vison d’élevage pourrait devenir un réservoir du virus et constituer un risque constant de mutation et de transmission subséquente à l’humain. Troisièmement, le vison d’élevage pourrait transmettre le SRAS-CoV-2 au vison sauvage et à d’autres animaux, qui pourraient à leur tour devenir des réservoirs hors du contrôle direct de l’humain.

Que savons-nous à propos des risques pour la santé publique du SRAS-CoV-2 chez le vison d’élevage?

De nouvelles mutations génétiques à risque pour la santé publique

Il y a, en ce moment, un haut niveau d’incertitude quant à l’amplitude des risques que pose le SRAS-CoV-2 dans les populations de visons d’élevage. Cela dit, alors qu’elles étaient rares, voire inexistantes, chez l’humain, des mutations se sont produites dans les fermes de vison et, dans plusieurs cas, le virus muté a été transmis à l’humain, ce qui indique que la propagation du virus chez les visons augmente le risque d’apparition de nouvelles variantes génétiques du virus. Le risque de ces souches mutées s’est matérialisé lorsqu’une souche issue du vison (dite « Cluster 5 ») a été reconnue comme un risque de santé publique, étant donné que les premières études suggéraient qu’elle était moins sensible aux anticorps qui neutralisent les variantes courantes chez l’humain. Néanmoins, les données probantes épidémiologiques indiquent que les variantes issues du vison ne sont pas significativement différentes de celles issues de l’humain quant à la transmissibilité, aux caractéristiques et à la sévérité de la maladie.

À l’heure actuelle, il demeure incertain si les variantes issues du vison auront un effet direct sur l’efficacité des vaccins, traitements et analyses diagnostiques. Les mesures de surveillances en place n’ont pas permis de détecter la variante Cluster 5 depuis septembre 2020, mais le Danemark a signalé un taux de prévalence plus élevé d’une autre variante associée au vison. Cependant, un séquençage du génome complet est nécessaire pour détecter beaucoup de variantes, et les pays n’ont pas tous la possibilité d’utiliser les outils spécialisés et dispendieux nécessaires à la tâche.

L’établissement d’un réservoir à long terme chez le vison d’élevage

Outre les dangers immédiats des variantes déjà issues du vison, le risque à long terme d’établissement d’un réservoir du virus chez un animal en interaction avec l’humain n’est pas clairement défini, mais important à comprendre. Lorsque le virus s’est initialement propagé au vison d’élevage, probablement par une interaction de l’animal avec l’humain, il s’est rapidement transmis entre les visons et a infecté une grande proportion de la population. La transmission a été facilitée par la grande réceptivité du vison au virus, et par les pratiques d’élevage qui favorisent le contact étroit entre les visons. Par exemple, les visons sont logés dans des cages grillagées espacées de quelques centimètres et parfois séparées par des cloisons en plastique ou en bois. Une seule ferme compte généralement de quelques milliers à plusieurs dizaines de milliers de visons.

Le mode de transmission exact du virus entre les visons est inconnu, mais le virus se propage probablement par des gouttelettes ou poussières infectieuses ou par des substances contaminées comme la litière et la nourriture. Certains experts ont suggéré que cette propagation rapide pourrait mener à une immunité de groupe chez les visons d’une même ferme, et les récentes données probantes indiquent qu’en effet, un groupe de visons peut éliminer le virus assez rapidement. Cependant, la durée de l’immunité et le risque de réinfection d’un groupe de visons par la même souche ou une souche différente demeurent inconnus. De plus, la transmission rapide entre des milliers d’animaux donne au virus beaucoup d’occasions de muter.

La transmission du virus, du vison d’élevage à des espèces sauvages

L’un des plus importants facteurs de risque à long terme du SRAS-CoV-2 dans les élevages de visons est la possibilité de transmission au vison sauvage ou à d’autres animaux, menant à l’établissement de réservoirs hors du contrôle direct de l’humain. La transmission du virus à des animaux sauvages peut se faire par différents chemins. D’abord, le vison d’élevage est logé dans des abris ouverts sur les côtés, permettant aux animaux sauvages d’entrer et d’avoir un contact direct ou indirect avec le vison. Ensuite, les excréments et les carcasses des visons d’élevage sont souvent recueillis et compostés en tas avant d’être utilisés comme fumier, ce qui pourrait exposer les animaux sauvages au virus. Finalement, il arrive que des visons s’échappent dans la nature.

Bien que les fermes soient protégées par des clôtures, des pièges et des chiens pour empêcher le contact entre les animaux d’élevage et les animaux sauvages, ces mesures de sécurité ont un niveau d’efficacité variable (voir la section La protection de la faune, plus loin). En effet, le virus a été détecté chez des chats harets sur des fermes de vison aux Pays-Bas et, récemment, chez un vison sauvage dans le cadre d’une surveillance de l’environnement des fermes en Utah. Ensemble, ces cas montrent que la transmission se produit entre le vison d’élevage et les animaux sauvages. La capacité du virus à s’établir dans les populations sauvages dépend toutefois de nombreux facteurs, comme le comportement de l’espèce (solitaire ou sociale), la survivabilité des hôtes infectés et la transmissibilité du virus entre les animaux.

L’ampleur des risques

Dans l’ensemble, l’ampleur des risques du SRAS-CoV-2 chez le vison d’élevage n’est pas entièrement connue. Des évaluations rapides des risques ont tenté de catégoriser chaque risque comme étant « faible », « modéré » ou « élevé » afin d’aider les autorités de santé publique et les éleveurs à prendre des décisions. Elles n’ont toutefois permis que de souligner l’ampleur de l’incertitude en raison d’un important manque de données probantes. Par exemple, l’évaluation faite au Canada indique que la probabilité d’exposition de la faune au SRAS-CoV-2 par le biais du vison d’élevage est « fort probablement faible », mais on y précise que l’estimation du risque peut varier entre « négligeable » et « élevé » en raison de l’incertitude. Ces informations peuvent contribuer à une prise de décision immédiate et à l’allocation de ressources limitées, mais il est nécessaire de recueillir des données supplémentaires pour mieux évaluer le risque futur.

Que peut-on faire à propos du SRAS-CoV-2 chez le vison d’élevage?

Les mesures de prévention et d’atténuation

Plusieurs options permettraient de prévenir, de gérer et d’éliminer les risques du SRAS-CoV-2 chez le vison d’élevage. Comme le virus peut se propager rapidement dans les fermes de vison et muter, la prévention est cruciale. Les mesures recommandées visent principalement à protéger les animaux des personnes infectées, à renforcer l’application des mesures de santé publique par les travailleurs, à surveiller les travailleurs, les visons et les produits exportés, et à nettoyer et désinfecter régulièrement les surfaces et l’équipement. Pour protéger les animaux des personnes infectées et réduire le risque de transmission, il faut avoir l’équipement et la formation nécessaires, limiter la présence aux travailleurs essentiels uniquement, circonscrire les travailleurs à une seule ferme, procéder à un dépistage fréquent du virus chez les travailleurs, et appliquer des protocoles (Site web danois. Nécessite une traduction.) sur place (y compris des directives concernant l’équipement de protection individuelle et l’hygiène). Les éleveurs pourraient également revoir leurs pratiques d’élevage qui, actuellement, favorisent le contact étroit entre les visons, et entre les visons et les travailleurs. La surveillance des visons et de leurs produits consiste en une surveillance syndromique et la soumission des animaux morts et des produits à des tests de dépistage. La surveillance symptomatique représente un défi, car le vison infecté présente peu de symptômes, voire aucun, ce qui renvoie à l’importance des mesures préventives et d’une surveillance accrue comprenant un dépistage régulier chez les animaux vivants et morts, sur les produits et dans l’environnement. Notons aussi que plusieurs vaccins pour visons sont en développement.

Si le virus s’introduit dans la population de visons, les options de gestion consistent principalement à renforcer les mesures pour isoler les fermes et fermer toutes portes de sortie pour le virus. La gestion nécessite également la surveillance active des travailleurs, des visons, des produits et de l’environnement. Les efforts visent l’endiguement plutôt que l’élimination, en raison du faible taux de mortalité du vison associé au SRAS-CoV-2 (1 à 10 %) et, donc, des faibles répercussions économiques pour les éleveurs.

Un dépeuplement à la ferme n’est envisagé qu’en dernier recours. Bien qu’avec les mesures préventives adéquates (équipement de protection, élimination sécuritaire de la carcasse, etc.), la réforme d’un animal puisse éliminer les risques, elle en introduit de nouveaux. Par exemple, il en découle une population naïve lorsque les animaux sont réintroduits et possiblement une réticence à la coopération des éleveurs dans les programmes de surveillance. Des réformes massives ont eu lieu dans plusieurs pays, notamment au Danemark et aux Pays-Bas où les autorités ont décidé d’euthanasier tous les visons d’élevage. Aux Pays-Bas, cette décision a accéléré l’application d’une loi interdisant l’élevage de vison à partir de 2024. D’autres pays, comme le Canada et les États-Unis, se sont concentrés sur la prévention et l’endiguement et n’ont pas recommandé la réforme. Généralement, les fermes de vison au Canada sont petites et isolées dans les régions rurales et emploient peu de travailleurs, présentant ainsi un risque possiblement réduit que des variantes issues du vison infectent la population humaine.

La protection de la faune

En ce qui concerne la transmission du virus des visons d’élevage aux animaux sauvages, la prévention est la seule option pratique. Il est impossible de réformer efficacement et éthiquement des animaux sauvages, et plusieurs études démontrent que ces réformes effectuées dans le but d’éliminer une affection zoonotique peuvent paradoxalement augmenter les risques de propagation. Par exemple, dans Lee et coll. 2018, on conclut que les mesures pour éliminer les rats sont liées à une augmentation importante de la prévalence de la Leptospira interrogans chez les rats survivants, potentiellement en raison des changements dans les interactions sociales associées à la transmission de la bactérie. Des liens similaires ont été observés avec la réforme visant à éliminer le virus Sin Nombre chez les souris, la tuberculose bovine chez les blaireaux, et le virus de Marburg chez les chauves-souris. Étant donné ces constats, sensibiliser la population à éviter tout contact avec la faune est possiblement l’une des seules mesures applicables. Une fois le SRAS-CoV-2 dépisté chez la faune, il est déjà trop tard pour prendre des mesures d’atténuation. Par conséquent, il est crucial d’adopter des mesures pour empêcher les animaux sauvages d’entrer dans les fermes de vison.

De nombreuses fermes ont déjà des clôtures et des pièges pour garder les animaux sauvages à l’écart, mais la réglementation varie d’une province et d’un territoire à l’autre et pourrait être inefficace pour certaines espèces, comme les rongeurs. Les mesures d’exclusion doivent être réévaluées en consultation avec des spécialistes de la faune et des professionnels en lutte antiparasitaire.

Conclusions

Malgré la reconnaissance des risques potentiels et les mesures de prévention adoptées jusqu’ici, le SRAS-CoV-2 continue de s’introduire sur les fermes de vison partout dans le monde et a été dépisté chez des animaux sauvages à proximité des fermes touchées par le virus. Il n’est pas établi clairement si les fermes ont été infectées en raison du manque d’efficacité des mesures de prévention ou de leur mauvaise application. Néanmoins, en raison des risques potentiels associés à la transmission du virus au vison d’élevage, il est de premier ordre que de vigoureux efforts soient entrepris pour administrer, évaluer et faire respecter les mesures visant à empêcher que le SRAS-CoV-2 s’introduise dans les fermes de vison ou n’en sorte. Compte tenu de l’incidence mondiale de la pandémie actuelle et des coûts des mesures de contrôle continues, une once de prévention vaut clairement une tonne d’atténuation.

 

Profil de l’auteur : Michael Lee est un épidémiologiste de l’environnement au Centre de contrôle des maladies de la Colombie-Britannique et un candidat au doctorat à l’École de santé publique et de santé des populations de l’Université de la Colombie-Britannique.