Les thermomètres sans contact sont-ils réellement utiles?

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Wednesday, July 29, 2020
Juliette O'Keeffe

Durant les pandémies de SRAS, de grippe H1N1, de maladie à virus Ebola (MVE) et maintenant de COVID-19, l’utilisation de thermomètres sans contact pour détecter les personnes infectées par les virus et empêcher leur entrée dans les lieux de travail et les bâtiments publics, leur embarquement dans les avions et leurs déplacements entre les frontières a gagné en popularité. Mais l’utilisation de ces thermomètres représente-t-elle une mesure efficace pour prévenir la transmission de maladies infectieuses?

Fonctionnement des thermomètres sans contact

Le corps humain émet un rayonnement infrarouge (IR) dans des longueurs d’onde perceptibles par les thermomètres sans contact, qui le convertit en une estimation de la température corporelle. Les thermomètres sans contact se présentent sous forme d’appareils portatifs pour la prise de température individuelle (thermomètres à infrarouges sans contact) ou de caméras thermiques à balayage pour le contrôle de la température des personnes dans les grands lieux publics.

Une température corporelle élevée est un signe de fièvre, et la fièvre peut annoncer une infection. La température normale du corps humain est d’environ 37 °C, et les thermomètres sans contact considèrent généralement une température comme étant anormale si elle dépasse 37,5 °C ou 38 °C. La détection d’une température fiévreuse chez une personne peut entraîner son exclusion immédiate ou une deuxième évaluation qui peut comprendre des questions sur son état de santé et une autre prise de température pour confirmer la première. Cette deuxième évaluation peut entraîner une interdiction d’entrée ou de voyage, une recommandation de consultation médicale ou une recommandation d’auto-isolement.

Comment les a-t-on utilisés durant les pandémies précédentes?

Durant les pandémies de SRAS, de grippe, de maladie à virus Ebola et de dengue, les thermomètres sans contact servaient au dépistage de la fièvre lors des passages aux postes frontaliers et aux aéroports internationaux. De nombreuses analyses de données probantes évaluant l’efficacité de la prise de température ont démontré que cette mesure s’est avérée inefficace lors d’épidémies précédentes dans la détection des personnes infectées dans les aéroports et les postes frontaliers (voir les liens 1, 2, 3, 4, 5, 6 et 7). Dans le cas de la pandémie de SRAS de 2003, seulement 191 voyageurs sur les plus de 700 000 dont on a pris la température aux aéroports de Toronto et de Vancouver ont eu à subir une deuxième évaluation, et aucun nouveau cas de la maladie n’a été détecté. Dans la même veine, sur plus de 160 000 voyageurs dont on a pris la température à l’aéroport de Freetown en Sierra Leone entre septembre 2014 et février 2016, seules 10 personnes ont subi une deuxième évaluation, et aucun nouveau cas de MVE n’a été découvert. On a révélé plus tard que deux personnes atteintes de la MVE ont passé le processus de détection sans être arrêtées durant la même période. Il arrive que des gens utilisent des antipyrétiques ou d’autres médicaments pour faire descendre leur fièvre et ne pas se faire détecter par les thermomètres sans contact afin d’éviter un report de voyage ou une exclusion les empêchant de travailler dans certains pays.

Mais ce ne sont pas toutes les études qui confirment les lacunes en matière de détection de personnes infectées : une étude sur la prise de température comme outil de détection des cas dengue entrants à l’aéroport de Taïwan entre 1998 et 2007 a révélé que 45 % des personnes atteintes ont été détectées. Cette étude a aussi comparé les effets de la contamination communautaire dans des scénarios où il y avait une prise de température à l’aéroport et dans un scénario où il n’y en avait pas. La prise de température n’a pas apporté d’avantages importants, probablement à cause du petit nombre de cas détectés aux aéroports (244) et le grand nombre de cas entrants non détectés.

La prise de température au temps de la COVID-19

Dans le contexte de la pandémie de COVID-19, l’utilisation de thermomètre sans contact ne se limite pas aux postes frontaliers. Aux quatre coins du monde, ces appareils sont utilisés pour la prise de température quotidienne des élèves et du personnel entrant dans les écoles, des personnes entrant dans les refuges pour sans-abri, des résidents et des visiteurs dans les établissements de soins de longue durée et des travailleurs dans les usines de transformation des aliments et d’autres lieux de travail. Les Centers for Disease Control and Prevention des États-Unis ont défini des considérations pour la prise de température dans le cadre du dépistage sanitaire pour le personnel et les enfants dans les programmes de services de garde, les écoles et les camps de jour, ainsi que dans le cadre du dépistage en milieu de travail pour les travailleurs à haut risque et les employés de restaurants, de bars, de services de transport en commun et d’établissements de soins de longue durée. Au Canada, l’emploi de la prise de température varie selon la province ou le territoire et les conditions épidémiologiques locales. Dans plusieurs contextes, on l’utilise comme mesure préventive sans trop tenir compte de son efficacité.

Pourquoi utilise-t-on les thermomètres sans contact?

Ces appareils permettent de prendre rapidement et sans contact la température d’une personne avant qu’elle n’entre dans un établissement. La technologie est peu coûteuse, facilement accessible et demande peu de formation. Le fait d’arrêter les gens pour prendre leur température donne aussi l’occasion de leur poser des questions sur leur état de santé et de leur rappeler les mesures en place pour freiner la transmission de la COVID-19, comme le lavage des mains et l’éloignement sanitaire. Bien que les limites de la prise de température aux aéroports et aux frontières aient été étudiées, on en sait moins sur l’efficacité de cette mesure dans d’autres contextes comme les écoles et les lieux de travail. À l’usine de transformation des viandes de Cargill au Colorado, la prise de température a permis d’empêcher une personne symptomatique d’entrer. Cette personne était bel et bien atteinte de la COVID-19 et y a même succombé. L’exclusion de cet employé a potentiellement limité la transmission de la maladie.

On a aussi découvert que cette technologie obtenait de bien meilleurs résultats que l’autodéclaration de symptômes de fièvre en milieu clinique, ce qui suggère que les auto-évaluations ou les questionnaires à eux seuls pourraient ne pas suffire pour détecter les cas de fièvre. Certaines études sous-entendent que les thermomètres sans contact pourraient dissuader les personnes symptomatiques de se présenter dans certains lieux, mais peu de données probantes appuient cette supposition.

Quelles sont les limites des thermomètres sans contact?

Les thermomètres sans contact ne peuvent pas livrer un diagnostic et ne devraient pas être pris en compte dans les décisions relatives au traitement. Le rendement de ces appareils est aussi plutôt variable comparé à celui des thermomètres habituels; les deux types de thermomètres donnent rarement les mêmes résultats. Une évaluation de l’efficacité a montré que certains thermomètres sans contact sont grandement sujets aux résultats faussement positifs (jusqu’à 25 %) et faussement négatifs (jusqu’à 20 %) dans la détection de la fièvre.

L’Organisation mondiale de la Santé a déclaré que la prise de température aux points d’entrée et de sortie ne constitue pas une méthode efficace pour limiter la transmission internationale du SRAS-CoV-2. Plusieurs raisons expliquent leur inefficacité :

  • Les personnes présymptomatiques ou asymptomatiques n’ont pas nécessairement de fièvre, mais elles peuvent tout de même transmettre le virus.
  • Les symptômes de la COVID-19 sont variables, et des études indiquent que la fièvre peut se limiter à seulement 44 % des cas.
  • La fièvre de personnes atteintes peut avoir baissé, mais celles-ci sont toujours contagieuses.
  • La fièvre ou une température élevée peuvent être attribuées à des maladies autres que la COVID-19, à d’autres facteurs physiologiques (comme une grossesse, un traitement hormonal ou une hypothyroïdie) ou à des facteurs environnementaux (comme la température ambiante, l’humidité ou le moment de la journée).
  • La méthode d’utilisation des thermomètres sans contact varie (dans la distance du capteur ou le lieu de la prise de température), et ces variations peuvent avoir une incidence sur la précision des résultats.

La situation épidémiologique d’une communauté peut influencer les probabilités de détection des cas de fièvre. Dans la flambée de l’usine de Cargill au Colorado, la transmission locale répandue faisait augmenter la probabilité que les travailleurs soient potentiellement infectés. Dans les lieux où la transmission communautaire est faible, et où l’incertitude en matière de précision est élevée, on obtient probablement de moins bons résultats avec la prise de température.

La prise de température peut donner un faux sentiment de sécurité; la vérification donne l’impression que personne n’a la COVID-19 dans un certain établissement. On ne devrait pas prioriser la prise de température comme mesure préventive; d’autres mesures comme les questionnaires sur la santé et les déplacements mettant l’accent sur l’autodéclaration des symptômes, le respect des recommandations d’éloignement sanitaire le port du masque aux endroits appropriés et le lavage des mains demeurent plus efficaces. Cette pratique ne devrait pas non plus augmenter le risque de transmission de la maladie à la personne qui prend la température ni à celles dont on prend la température. Les personnes qui prennent la température doivent être formées à l’utilisation adéquate et sécuritaire de l’équipement. Tous les lieux où l’on enregistre les résultats de prises de température et des informations personnelles sur l’état de santé et les symptômes (comme les lieux de travail) doivent être au courant des exigences relatives aux données et à la vie privée dans la collecte de données médicales sur les employés.

Messages clés

  • La prise de température s’est avérée inefficace dans la détection de personnes infectées lors de précédentes pandémies, et peu de données probantes appuient l’hypothèse qu’elle aide à prévenir la transmission communautaire de maladies infectieuses.
  • La prise de température peut donner l’occasion de procéder à un dépistage sanitaire et de rappeler à toutes les personnes évaluées les différentes mesures de santé publique mises en place pour freiner la transmission.
  • Les sites, les établissements et les lieux de travail qui utilisent des thermomètres sans contact doivent connaître les limites de ces derniers et s’assurer que d’autres mesures de maîtrise sont aussi mises en place en premier lieu.